Maurras en Amérique Latine


Le Monde diplomatique novembre 1980

 Le fondateur de l’Action française jugeait que la démocratie constituait une maladie, une aberration. Devoir sacré, la défense nationale imposait le culte de l’armée et Véradication de Vennemi intérieur. Au Chili, un certain Augusto Pinochet s’est inspiré de ces idées.

Novembre 1980.

Fleur de Lys Vers la FIN DES années 1920 DÉJÀ, le Péruvien José Carlos Mariâtegui – l’un des penseurs latino-américains les plus pénétrants de ce siècle  (1)- dans ses réflexions au sujet de Charles Maurras, de l’Action française (AF) et des idéologies dans lesquelles la pensée nationaliste aris­tocratique se réorganisait en ces années-là, affirmait que, lorsque la démo­cratie est en crise, l’extrême droite assume une fonction particulière : «Les éléments farouchement réactionnaires se rangent sous sa bannière, renfor­cent son contenu social et actualisent son programme politique (2). »

Un demi-siècle plus tard, l’Amérique du Sud a connu l’éclosion de dictatures que l’on peut qualifier d’«occidentalisme intégriste» ou d’«occidentalisme maurrassien». Elles se caractérisent par une mystifi­cation de l’occidentalisme et par la fiction de sa défense; par une conception organique et hiérarchique de l’Etat, fondée sur la famille et opposée à la démocratie, au système des partis et, surtout, à la lutte de classes; par le désir de redonner quelque actualité à une théorie du pou­voir fondée sur la volonté divine et sur le droit naturel, déniant toute valeur à la conception contractuelle du pouvoir; donc, par une confusion entre société religieuse et société civile; par la défense de la propriété privée et par le violent rejet de tout «étatisme»; par la découverte d’un «ennemi intérieur».

Et tout cela viendrait de Maurras ? Pour une bonne partie, oui. Il ne faut pas oublier que le créateur de l’AF a été le plus grand organisateur systématique des idées du national-catholicisme. Mais alors, pourquoi n’est-il pas présenté comme le «maître à penser» des dictatures? Parce que, malgré l’influence qu’il a exercée directement sur les hommes poli­tiques de l’extrême droite en Amérique latine, sa pensée apparaît imbri­quée dans d’autres idéologies ou coïncide avec d’autres sources qui la laissent dans l’ombre. Par exemple, elle circule en sourdine dans le néo­thomisme, dont les dictateurs se méfient à cause de ses relents démo­crates-chrétiens.

Toutes les dictatures latino-américaines se proclament défenseurs de la civilisation occidentale et chrétienne. Précisément à ce sujet, Mariâ­tegui signalait que «la définition hâtive de l’orientalisme comme un  I | succédané ou un équivalent du bolchevisme prend son origine dans  une habitude mentale erronée : celle de rendre solidaires d’une manière absolue la civilisation occidentale et l’ordre bourgeois». Chez Maurras, la défense de l’Occident est par ailleurs liée à l’antisémitisme. Après avoir affirmé que « toutes les fortes crises modernes ont un caractère oriental», il ajoute que, dans chacune de ces crises, on trouve des agita­teurs dont la plupart sont des Juifs comme Marx et Trotski : «Agitateurs ou idéologues, ou les uns et les autres, attestent la même pression vio­lente de l’Orient sémite sur un Occident qu ‘elle dénationalise avant de le démoraliser (3). »

Pour Maurras, il existe un «ordre naturel de l’humanité» (p. 65). Sur le plan social, cet ordre est fondé sur la famille, dont la nation n’est qu’une projection : «La France n’est pas une réunion d’individus, mais un corps de familles » (p. 271). Et, dans ce corps, chaque famille joue son rôle : il y a des familles de banquiers, d’artisans… et, bien entendu, de gouvernants – de rois ou d’aristocrates. C’est ainsi que la nation, comme le patrimoine familial ou le code génétique, est un héritage, et avec elle les hiérarchies, car elles sont naturelles.

Or, selon un postulat de Maurras qui lie étroitement l’AF à l’inté­grisme, c’est le catholicisme traditionnel qui «porte avec soi l’ordre naturel de l’humanité » (p. 65). Une conception analogue de l’Etat, de la patrie, de la nation et de la société a été institutionnalisée par le général Augusto Pinochet dans les actes constitutionnels de 1976, d’après lesquels le nouvel ordre juridique repose sur «la conception humaniste chrétienne de l’homme et de la société » ; et d’ajouter que, dans cette conception, « la famille est le noyau fondamental» (acte II, art. 4 [a]). Il s’agit là d’un ordre naturel, découlant d’un ordre divin. S’y opposer revient à s’opposer à Dieu, à la nature, à la patrie, à devenir «anti» : antichilien, antiargentin… Et, comme le modèle de l’ordre c’est la famille, «ce spectacle d’autorité pur, ce paysage de hiérarchie absolument net» (p. 182), l’inégalité appartient à sa nature. «La société, la civilisation est née de l’inégalité» (p. 165). Elle est donc par nature contraire à la démocratie

Pour Maurras, la democratie est une maladie, la morbus démocraticus (p. 223) : «Il n ‘estpas rationnel que les hommes réunis élisent leurs chefs… Il n’est pas rationnel, il est contradictoire que l’Etat fondé pour établir l’unité entre les hommes, unité dans le temps (la continuité), unité dans l’espace (l’accord), soit légalement constitué par les compéti­tions et les divisions des partis, qui sont essentiellement diviseuses. Toutes ces conceptions libérales et démocratiques, principe de l’esprit révolu tionnaire, reviennent au carré circulaire et au cercle carré» (p. 51).

Cependant, pour le créateur de l’AF, le concept de démocratie n’es pas univoque : il existe sous des formes différentes. La seule que Maurra: accepte est la démocratie autoritaire, celle qui préserve les hiérarchies ce que Léon XIII appelle «démocratie chrétienne» dans l’encyclique Graves de communi (1901), et qui n’a rien à voir avec r«égalitarisme» «démocratie totalitaire », selon l’expression attribuée à Pinochet, bier que les services diplomatiques se soient hâtés de la corriger, en précisanl qu’il avait dit «démocratie autoritaire»… Quant aux autres formes de démocratie démocratie libérale ou démocratie sociale, qui «prêche un égalitarisme contre nature» (p. 220) -, il les condamne sans appel : «La démocratie est le mal, la démocratie est la mort» (p. 223). Et pour­quoi? Pour une raison en particulier : elle «excite et agite son proléta­riat» (p. 214).

Le fondateur de l’AF estime que la démocratie est une aberration, car elle favorise le mythe d’après lequel tout homme peut gouverner. Bien au contraire, « la politique est un métier ou plutôt un art [qui] suppose ins­truction, éducation, apprentissage, compétence » (p. 508). Et l’un de ses descendants idéologiques a répété après lui : «La démocratie, c’est de la statistique abusive, et rien d’autre. Personne ne pense que la majorité puisse avoir des opinions valables en matière de littérature ou de mathé­matiques ; mais on suppose que tout le monde peut opiner d’une manière valable sur la politique, qui est quelque chose de plus délicat encore que les autres disciplines (4). »

 Omnis potestas a Deo» : tous les totalitarismes catholiques réactualisent la théorie du pouvoir selon saint Paul. L’Opus Dei l’inscrit dans son manifeste : «La phrase de saint Paul “obedite praepositis ves-tris” [obéis à tes supérieurs], est-ce que tu la traduis, à ton avantage, avec une interpolation de ton cru, en y ajoutant… “pourvu que le supé­rieur ait des vertus à mon goût”?» Et dans l’ouvrage collectif Fuerzas armadas y seguridad nacional (Santiago, 1974), on lit, dans un passage qui se réclame précisément de l’Epître aux Romains : «Le droit naturel exige que l’on obéisse à la Junte.» Maurras trouve très à son goût la théorie paulienne du pouvoir, car, si ce dernier vient de Dieu, c’est qu’il «est un don du ciel (…), ne se fabrique pas de main d’homme, ni par voie d’élection…» (p. 271). De son côté, Pinochet aurait perpétré son coup d’Etat «pour amener la patrie… vers la haute destinée que depuis tou-iirs la providence a réservée à notre Chili bien-aimé (5) ».

 

On a souvent dit que Maurras fait une critique acerbe du capitalisme. Certes; mais pour l’essentiel, la cible de cette critique est le capitalisme que Maurras appelle juif. C’est parce qu’il est juif et international qu’il porte atteinte à l’intégrité de l’être national (6), et non parce qu’il mono­polise les moyens de production. Dans L’Avenir de l’intelligence, Maurras s’élève contre la suprématie de l’or sur le sang. Mais sa critique ne va pas plus loin, parce qu’il est un fervent défenseur de la propriété privée. De la socialisation des moyens de production il dit : «Décourageant l’effort privé, confisquant les richesses productives pour les stériliser, endossant les productions onéreuses, le socialisme d’Etat cristallisait et refroidissait un peuple qui avait été si vivant» (p. 427).

Il est vrai d’ailleurs que, dans les milieux intégristes des premières décennies de ce siècle, espagnols ou français, on entend une critique acerbe du matérialisme, qui n’épargne pas le matérialisme de la société de consommation américaine. Plus tard, cependant, les secteurs les plus dyna­miques sur le plan de l’économie aperçoivent que seul le capitalisme leur permet de consolider en tant que classe dominante. C’est alors que com­mence le rapprochement entre le «spiritualisme» intégriste et le «matéria­lisme» capitaliste, un rapprochement qui n’est en dernière analyse que la réconciliation entre l’éthique catholique et l’éthique protestante.

L’un des soucis fondamentaux de Maurras est la défense nationale. Bien que partisan de la monarchie, il identifie défense et gouvernement militaire (7). Son œuvre manifeste un véritable culte de l’armée, dont l’existence est, d’après lui, directement liée à l’ordre public, c’est-à-dire à la sécurité intérieure («Plus d’armée, plus d’ordre public», lit-on dans Décernez-moi le prix Nobel de la paix, 1931, p. 85).

Ses écrits sont les premiers à formuler l’idée ^«ennemi intérieur», thèse fondamentale des dictatures actuelles. Défendons-nous des bar­bares, conseille-t-il ; or ces barbares ne sont pas des « hordes étrangères », mais les «barbares d’en bas», les partisans de la «barbarie égalitaire», qui demain feront la révolution anarchistes ou socialiste… si l’armée ne leur barre pas la route (8). C’est pourquoi il met toute sa foi dans la contre-révolution : «Devant cet horizon sinistre, l’intelligence nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire quelque chose de beau avant de sombrer. Au nom de la raison et de la nature, conformément aux vieilles lois de l’univers pour le salut de l’ordre, pour la durée et les progrès d’une civilisation menacée, toutes les espérances flottent sur le navire I ^ d’une contre-révolution » (p. 155).

L’influence de Maurras en Amérique latine se manifeste partout dans les années 1920. En Argentine, ses idées sont diffusées plus particulière­ment par la Voz nacional et Nueva Republica, journaux fondés respecti­vement en 1925 et 1927, où un groupe d’intellectuels prêche un nationa­lisme aristocratique. Les idéologues de ce groupe – qu’un évêque surnommait l’Action française argentine – se mettent en contact avec le général José Félix Uriburu afin de préparer le coup d’Etat contre le prési­dent Hipôlito Yrigoyen (1930).

 

AU Mexique, l’influence du fondateur de l’AF n’est pas moins importante : Jesûs Guiza y Acevedo, que ses contemporains appelaient «le petit Maurras», se charge d’imprégner les mouvements réaction­naires des éléments fondamentaux de cette idéologie. Et, partout sur le continent, des historiens et des essayistes manifestent leur conformité avec l’AF. Carlos Pereyra, l’historien mexicain, et le Vénézuélien Vale-nilla Lanz, qui, dans son livre Cesarismo democratico, énonce la thèse du caudillo, «gendarme nécessaire», n’en sont que deux exemples.

Mais c’est au Brésil, où le terrain avait d’ailleurs été préparé par une histoire impériale à peine révolue, que les idées de Maurras vont pousser les racines les plus profondes, et surtout dans les secteurs qui associaient à la défense de l’empire les thèses de la contre-révolution. Ainsi, Plinio Corrêa de Oliveira, fondateur du mouvement Tradiciôn, Familia y Propriedad, auquel le général Pinochet a emprunté son idéologie, écrit : « Nous qualifions de révolutionnaire l’hostilité de principe à la monar­chie et à l’aristocratie » (Revoluçao et Contrarevoluçao, 1959, p. 35). D’autre part, l’influence de Maurras peut être décelée chez les princi­paux maîtres à penser des mouvements intégristes constituant le soutien idéologique des gouvernements militaires s’étant succédé à partir de 1964 et du coup d’Etat contre le président Joào Goulart.

En sourdine, l’influence de Maurras a aussi circulé par d’autres canaux. Dont ceux de Jacques Maritain, compagnon de route de l’AF dans sa première époque, avant de devenir l’inspirateur de la démocratie chré­tienne. Dans un écrit de jeunesse, Une opinion sur Charles Maurras ou le devoir des catholiques, il critiquait le démocratisme (ou «démocratie à la Rousseau»), dans lequel il dénonçait les dogmes de la souveraineté du peuple et de la loi conçue comme l’expression du nombre. Il y voyait l’er­reur du panthéisme politique, qui mettait sur le même plan Dieu et la mul­titude. Après la condamnation de l’AF par le Vatican, Maritain s’éloigna de Maurras; mais on peut se demander s’il abandonna alors sa critique ou s’il la laissa en héritage à certains secteurs de la démocratie chrétienne.

Enfin, il faut tenir compte des mouvements intégristes. Chez eux, l’influence des idées françaises s’exerce de longue date. Dans un roman argentin du xix” siècle qui dénonce la «tyrannie de Rosas» (9) – Amalia, de José Marmol -, on signalait l’existence dans le pays d’une société secrète dite Hermandad (« confrérie ») del Santisimo Sacramento. Etait-elle l’héritière de la Compagnie du Saint-Sacrement de l’Autel, à l’époque déjà disparue depuis longtemps en France, et dont à présent seuls les amateurs de Molière se souviennent? Toujours est-il qu’en 1968 encore on disait que l’un des ministres de l’intérieur du général putschiste argentin Juan Carlos Ongania était membre d’une société secrète peu connue : celle du Santo Viatico.

Mais  c’est surtout à travers les « Cursillos de la Cristiandad», similaires à la «Cité catholique», que l’intégrisme s’est répandu dans les milieux militaires de l’Amérique latine. Cette confrérie semi-secrète, fondée en 1950 par M8‘ Hervé, évêque de la ville espagnole de Ciudad Real, vise principalement à endoctriner les chefs militaires, les chefs d’entreprise et d’autres représentants des oligarchies. Sa thèse fondamentale : le monde est le théâtre d’un combat entre le Bien et le Mal, dans lequel le rôle du méchant est échu aux ouvriers grévistes et aux intellectuels agitateurs. Parmi les « cursillistas » les plus illustres, on fait mention des généraux Ongania et Alejandro Augustin Lanusse, en Argentine, et des généraux Antonio Imbert Barrera et Elias Wessin y Wessin, dont on connaît le rôle dans l’invasion de la République domini­caine par les troupes américaines en 1965.

Dans les nombreuses œuvres sur la guerre contre-révolutionnaire écrites par d’anciens membres de l’Organisation armée secrète (OAS) française, livres de chevet des dictateurs latino-américains actuels, il existe implicitement une conception de l’Etat et de l’homme caractéris­tique de l’idéologie maurrassienne. Les théoriciens de la guerre contre-révolutionnaire se sont vite aperçus qu’«au marxisme, conception glo­bale du monde, il fallait donc opposer une structure idéologique (une “foi “) tout aussi complète, pour que les “techniques ” acquises aient l’ef­ficacité voulue. Pour ces officiers traditionalistes et partisans de l’ordre, un choix s’imposait à l’évidence : le catholicisme intégral (10)».

  1. Hugo Neira sur Mariategui dans Le Monde diplomatique de mai 1980
  2. Entre 1925 et 1928. Mariátegui publia dans la revue péruvienne Variedades una ssérie d’articlrd sur les idéologies de la extr[eme droite ; L’Action francaise, Charles Maurras, Léon Daudet (1925), « Condesiones de Drieu La Rochelle.
  3. Charles Maurras, Œuvres capitales (4 volumes), Flammarion, Paris, 1954, vol. II, p. 224. Pour les notes suivantes, après chaque citation de Maurras correspondant au volume II, nous indiquerons simplement le numéro de la page. Lorsque le passage cité se trouve dans un autre volume ou dans d’autres ouvrages, la référence sera précisée.
  4. El Mercurio, Santiago du Chili, 30 août 1976.
  5. Discours du général Pinochet célébrant le troisième anniversaire du putsch, El Mercu­rio, 11 septembre 1976.
  6. Aujourd’hui encore, une critique semblable circule en Argentine. Elle mêle bizarrement le capitalisme et le bolchevisme. En août 1976, un Front argentin national-socialiste reven­dique les attentats commis contre la communauté juive de Buenos Aires et déclare : «Ainsi commence la guerre, qui ne cessera que lorsque la ploutocratie judéo-bolchevique aura été exterminée. » Cf. Argentine : dossier d’un génocide (Commissions des droits de l’homme en Argentine), Flammarion, Paris, 1978.
  7. Cf. Dictateur et roi et Enquête sur la monarchie.
  8. Cité par Ernst Nolte, L’Action française, tome I de l’essai Le Fascisme dans son époque (3 tomes), Julliard, Paris, 1970.
  9. Juan Manuel de Rosas : militaire et homme politique argentin (1793-1877)  Il imposa une dictature de fer á la province de Buenos Aires entre 1829 et 1852.
  10. Fréderic Laurent. L’Orchestre noir, Stock, Paris, 1978, p. 60