Le dictateur et l’écrivain

Cahiers Confrontation America Latina, Printemps 1981

Ruben Darío raconte dans Azul (1888) qu’un jour, un poète se présenta devant un roi — un roi bourgeois ! Après l’avoir écouté, le roi, sur les conseils de ses sages, décida de l’installer dans le jardin pour qu’il y tourne indéfiniment la manivelle d’une boîte à musique, en échange de quoi il serait nourri, blanchi, mais à condition de ne plus jamais ouvrir la bouche… La moralité de cette histoire ?… Il est aujourd’hui encore plus facile de la tirer qu’hier. Mais si les dictateurs s’intéressent tout particulièrement aux écrivains silencieux qui actionnent les manivelles, ils aiment par-dessus tout ceux qui font jaillir de la boîte à musique des odes célébrant leur grandeur.

Il existe une mauvaise habitude — bien que théoriquement très souvent dénoncée — qui persiste à ne parler d’écrivains (latino-américains) « engagés » que lorsqu’ils le sont à gauche. Mais que fait-on alors de ceux de l’autre camp. Récemment, l’affaire Darquier de Pellepoix (1) a eu pour conséquence épisodique (immédiate) de braquer le projecteur sur les écrivains du fascisme : Maurras, signalé à plusieurs reprises ; la fameuse lettre de Céline à Doriot, dans laquelle il donnait son avis sur les juifs, occupant la première page des Nouvelles Littéraires ; Drieu la Rochelle, auquel le Magazine Littéraire consacra un numéro spécial ; plusieurs livres sur Maurice Sachs…

Ce que je voudrais faire, c’est tenter d’aborder ce phénomène, mais tel qu’il se présente en Amérique latine, où les Darquier de Pellepoix n’appartiennent pas à l’histoire mais sont solidement installés dans le présent.

Déjà, au XIXe siècle, s’affrontaient les écrivains qui défendaient ou rejetaient la dictature. Et si, en Equateur, Juan Montalvo put dire à la mort du dictateur : « C’est ma plume qui l’a tué», son contemporain, Juan Léon Mera, non seulement défendit le tyran Garcia Moreno (qui entre autres choses avait privé, grâce à la Constitution de 1869, de la nationalité équatorienne les non-catholiques), mais chargea aussi sa littérature de véhiculer l’idéologie du régime. Dans Cumanda, son roman le plus important, circulent les valeurs d’un conservatisme politique et d’un catholicisme intégriste avant la lettre.

Les tyrans ont toujours eu besoin d’un scribouillard pendu à leurs basques pour chanter leurs exploits. Les panégyristes jouissent entre eux d’un prestige presque identique à celui des statues équestres. Roa Bastos, dans Moi, le suprême (Belfond, 1977), dépeint le Dr. Francia accompagné en permanence de son écrivain, chargé de raconter son histoire dans les moindres détails — Ecris ! Ecris ! Patiño. Et Patiño écrivait ce que Vuecencia disait («Je ne te demande pas de m’aduler, Patiño », corrigeait Francia).

Aujourd’hui comme hier, les dictateurs recherchent l’appui d’écrivains silencieux. Silencieux, comme paradoxalement Darío lui-même, dont la statue était la seule dans Managua (où on l’a planté là pour tourner la manivelle) à rivaliser avec celles érigées en l’honneur du clan Somoza ; silencieux, comme Gabriela Mistral, dont les «juntistes» chiliens ont exalté la figure, plus pour tenter de faire de l’ombre au génie de Neruda qu’au nom d’un amour véritable.

Mais, en dépit des silences de mort de ces silencieux, à qui seule la mort empêche d’éviter la récupération qu’on fait de leur image, il en existe d’autres, bien vivants ceux-là, qui soutiennent avec plus ou moins de pudeur, mais toujours expressément, les régimes militaires. Au Chili, nous les avons vu, peu de temps après le putsch, poètes flagorneurs, aller proposer haletants leur service à Pinochet. Certains déchantèrent vite. D’autres ont laissé d’insignes monuments de leur engagement, comme cet hymne au nouveau régime : Voilà le Chili, écrit par Braulio Arenas, poète surréaliste et ancien « sympatisant» du gouvernement Allende. Je n’en transcris que quelques strophes :

Partout c’était l’angoisse
la pègre et la terreur,
le tribunal prétendu populaire,
partout la famine, les dépôts d’armes,
derrière le juge un voleur,
le camarade agitateur
avec cinq morts à son actif,
la loi fissurée
le règne de la jap « (2),
partout d’interminables files d’attente,
partout des drapeaux rouges,
partout le marché noir,
la mise à sac sans pitié,
le pillage et le vol, l’impunité,
le règne de la canaille
et de l’orgie la plus bestiale,
et dans la rue, en pleine lumière,
le criminel déambulant impuni.
Et soudain
le cauchemar prit fin :
Le Chili puissamment se souleva
et dissipa les ténèbres.
Voilà le Chili :
Il n’a rien à cacher,
pas de mur de Berlin,
pas de poteau d’exécution,
toujours face à la vérité,
corps et âme toujours ainsi,
muni d’un futur auquel croire,
d’un passé à exhiber,
d’un futur à vivre :
voilà le Chili.

En Argentine, il existe une longue tradition d’écrivains ayant appuyé les dictateurs. Elle culmine avec Borges mais commence avec Lugones en passant, dans les années trente/quarante, par Hugo Wast et Manuel Gâlvez.

Poète remarquable et grand prosateur, Leopoldo Lugones est l’ancêtre spirituel de Borges. En 1924, invité par le gouvernement de Leguía à célébrer le centenaire de la bataille de Ayacucho, il prononça à Lima un discours fameux : « L’heure de l’épée ». « Pour le bonheur du monde — disait Lugones — l’heure de l’épée a sonné une fois de plus et les gouvernements militaires ont chassé la démocratie, le pacifisme et le collectivisme parce que les militaires valent beaucoup mieux que les politiciens. Désignés par le destin ils commandent en vertu du droit inné conféré aux élites, avec la loi… ou contre elle. » Six ans plus tard, la sous-commission d’Instruction du Cercle militaire publiait son livre La Patrie forte, dans lequel il renouvelait sa diatribe contre la démocratie, affirmant que l’Argentine ne deviendrait jamais une grande nation tant qu’elle n’aurait pas abandonné le suffrage universel.

Il y a quelque années, Alain Rouquié consacra un article à Hugo Wast. Tout en y souscrivant entièrement, je voudrais ajouter ceci : Hugo Wast, pseudonyme de Gustavo Martînez Zuvirîa, auteur de très nombreux romans, fut sans doute l’écrivain le plus populaire dans l’Argentine et l’Amérique Latine des années trente à quarante. D’un antisémitisme violent (cf. son roman Or, salué par le journal madrilène ABC comme le plus important écrit de ses dernières années), il se fit surtout remarquer pour son intégrisme. Nommé par le général Ramirez ministre de l’Instruction publique en 1943, il destitua les enseignants libéraux. Il pensait qu’il fallait christianiser l’Argentine, qu’il fallait favoriser la natalité plus que l’émigration ; qu’il fallait extirper les doctrines porteuses de haine — id est : celles qui se référaient à la lutte de classes — et d’athéisme. Son influence fut énorme, notamment sur les écrivains espagnols franquistes et monarchistes catholiques.

Pour les militaires et leurs acolytes, Borges, qui est devenu ces dernières années le paradigme de l’intellectuel catholique occidental, paraît être celui qui en incarne le mieux les valeurs : « Illustre amateur des littératures classiques, germaniques du nord, française, anglaise et des œuvres fondamentales de la culture occidentale… (Et, ce qui est le plus important) Au milieu de l’actuel marasme des littératures dites engagées, et qui au fond ne sont rien d’autre que des imitations ou des instruments des positions marxistes, Borges a constitué un témoignage tenace et incorruptible d’adhésion aux principes qui inspirent l’Occident et dans lesquels s’enracine la conception de la dignité et de la valeur suprême de la personne, inconciliable avec le matérialisme historique. » Voilà ce qu’écrivait un journal de la capitale alors que Borges allait être décoré par Pinochet. Profitant de cette occasion, l’Université du Chili lui attribua le titre de docteur honoris causa. Parce que Borges — disait le recteur-délégué lors de son discours de réception — constituait, en compagnie d’autres hommes supérieurs, « une espérance de salut face à une civilisation languissante et agonisante » ; « et parce que — continuait-il — son œuvre aidait à combattre la laideur, le grotesque, la nausée, la haine, la violence, le mauvais goût, la cruauté, l’égoïsme » (comme Borges lui-même devait rire en écoutant un tel discours !).

Et bien que Borges se dise apolitique, essayant ainsi de jeter sur ses opinions le manteau germanique d’une invisibilité qui l’attire tant, ses déclarations à l’égal de ses livres ne sont pas moins engagées que ceux des écrivains dits de gauche. Il est le seul à se référer à son engagement comme une abstraction que des fans taxent d’irresponsabilité créatrice, de goût pour les paradoxes ou de sens de l’humour noir. Dans un autre lieu, j’ai essayé de démontrer que cette «irresponsabilité » était d’une surprenante cohérence en total accord avec la vision du monde qui parcourt son écriture et qui se profile à la perfection à l’intérieur de l’idéologie oligarco-militaire : « Mes aïeux — dit-il dans Dulcia linquimus arva —… furent soldats et fermiers ». Ici, je me contenterai, et pour conclure, de citer le discours avec lequel l’auteur de L’Histoire universelle de l’infamie accepta le titre de docteur honoris causa des mains du recteur-délégué, représentant Pinochet :

« Mais il y a eu en plus autre chose, un fait qu’il serait lâche d’occulter : notre époque, comme toutes les époques, est une époque d’anarchie ; comme toutes les époques, c’est une époque de transition. Le temps est transition ; le temps est toujours ce turbulent fleuve héraclitéen et ceux qui le vivent ne peuvent penser qu’ils vivent une époque tranquille. La sérénité appartient au passé, appartient à la mémoire ou à l’espérance. Mais la sérénité n’est jamais présent. Le présent est toujours tremblant. Le présent peut être détruit à n’importe quel moment, le présent est fragile. Et, cependant, il y a un fait qui doit tous nous réconforter, qui doit réconforter tout le continent, et peut-être le monde entier. En cette époque d’anarchie, je sais qu’il y a ici, entre la Cordillère et la mer, une patrie forte. Lugones a prêché la patrie forte quand il parlait de l’heure de l’épée. Je déclare préférer l’épée, la claire épée à la furtive dynamite. Et je le dis, sachant très clairement, très précisément ce que je dis. Mon pays sort progressivement du bourbier dans lequel nous étions enfoncés, et cela grâce aux épées, précisément. Mais ici, on est déjà sortis du bourbier ; ici, dans ce Chili, dans cette région,  dans cette patrie, à la fois vaste patrie et épée heureuse. »

(1) Louis Darquier de Pellepoix) est un journaliste, militant antisémite et homme politique français d’extrême droite.l fut nommé par Pierre Laval à la direction du Commissariat général aux questions juives Après la Libération de la France, il fuit en Espagne. En 1978, il accorde une interview à L’Express, Il y déclare notamment « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux. »,Son extradition, demandée par la France en 1978, avait été refusée par l’Espagne,. Il meurt paisiblement en Espagne 1980. Son décès ne sera annoncé au public que trois ans plus tard.

(2) Jap : Junta de amigos personales: Amis personnels qui ont protégé le président Allende

Miguel Rojas-Mix Traduit par Gérard de Cortanze